vendredi 18 mars 2016


LES ANNEAUX DE LA MEMEOIRE
                           
J'ai écrit les paroles et la musique de cette chanson en 1996. Nous l'avons enregistrée deux fois: d'abord sur l'album "Descentes" en 1996 puis sur l'album "A Nantes" en 2012 accompagnée cette fois par le piano solo de Frédéric Renaudin. C'est cette version que je viens de mettre en ligne
Le 5 décembre 1992, l'exposition "Les Anneaux de la Mémoire" était inaugurée au Château des Ducs de Bretagne à Nantes. Cette manifestation accueillera plus de 400 000 visiteurs jusqu'en 1994. Le passé négrier de Nantes ne se cachait plus dans les silences de son histoire. 
 
 
Aux lobes des mémoires
S’accrochent des anneaux
Lourds comme lourds bois noirs
Des cales des bateaux
Nantes s’éveille au cœur
De traces effacées
De suints, de liqueurs
De parfums trépassés 
 
 
Ville tes oripeaux
Sous les quais de nos pas
Grouillent sous le clapot
Des chaînes de leurs pas 
 
 
Et dans Gorée la noire
Par la porte entrouverte
De l’ancien entonnoir
S’illumine l’eau verte
L’émeraude assassine
Mais l’encre des mémoires
Au soleil redessine
Le sang des marées noires 
 
 
Ville tes oripeaux
Sous les quais de nos pas
Grouillent sous le clapot
Des chaînes de leurs pas 
 
 
Nantes, lente dormante
La rue meurt de rumeurs
Et la honte te hante
Bourdonnante tumeur
Nantes tes eaux traînantes
Par les pores de ton port
S’exhalent bouillonnantes
Et l’encre s’évapore. 
 
 
Aux lobes des mémoires
S’accrochent des anneaux
Lourds comme lourds bois noirs
Les cales des bateaux
Nantes s’éveille au cœur
De traces effacées
De suints, de liqueurs
De parfums trépassés 
 
 
Ville tes oripeaux
Sous les quais de nos pas
Grouillent sous le clapot
Des chaînes de leurs pas
 


vendredi 11 mars 2016

 


Sérigraphie réalisée en 1991 par Jean-Luc Pellerin
 
NOTRE HISTOIRE D’AMOUR AVEC LE POETE TRISTAN CORBIERE 

C’était le vendredi 20 octobre 1967 à Nantes. Monique Morelli chante ce soir-là au café de l’Europe, place du Commerce, accompagnée par son fidèle accordéoniste et mari, Lino Léonardi. Le visage blanc et la voix cernés d’une chevelure noire à frange, le corps enveloppé d’un grand drap rouge de tragédienne, la chanteuse nous fait la totale : Pierre de Ronsard, François Villon, Aristide Bruant, Jacques Prévert, Pierre Mac Orlan, Louis Aragon, Francis Carco, Tristan Corbière. Pendant deux heures, Hélène a les yeux en larmes, se dit et me dit en sortant : « Voilà exactement ce que je veux faire »
C’est ainsi qu’eut lieu le grand choc qui venait confirmer que les grands poètes pouvaient devenir des auteurs magnifiques de chansons sous les notes de musiciens inspirés tels que Lino Léonardi.
Faute de mieux, je vais me mettre à balbutier quelques accords d’accordéon pour accompagner Hélène qui commence à s’imposer avec son immense talent et notre vie navigue entre tous ces grands poètes et leurs interprètes prestigieux tels que Léo Ferré, Catherine Sauvage, Yves Montand, Jacques Douai, et tant d’autres.
Sur notre étagère à vinyles, les 33 t de Monique Morelli s’entassent alphabétiquement entre ceux de Montand et ceux de Mouloudji.
Quelques années plus tard nous retrouvons Monique et Lino dans le cabaret de Charlotte et Lucien Gourong à Merlevenez où, nous-mêmes, sommes régulièrement programmés.
Plus tard encore, nous nous retrouvons sur la scène du Festival « Les Océanes » à Lorient où Lucien, grand maître des cérémonies, a imaginé de mettre sur scène sous le titre de « Voix de femmes » les trois chanteuses : Monique Morelli, Paule Chamard et Hélène.
A cette occasion nous nous rapprochons, sur scène bien sûr et au cours de ces moments si chaleureux des avants et après spectacles.
Une ombre continue à nous frôler et nous accompagner, celle de Tristan Corbière. Monique nous dévoile par sa voix et son interprétation cette suffocante poésie et Lino nous montre comment écrire de la musique sur ces mots-là.
Les années passent.
En 1991 nous créons notre Association «Ile de Ville » qui va se mobiliser pour nous aider à monter nos premiers projets. « A la pointe de l’île » dans le quartier du port de Nantes, nous décidons de  monter un petit chapiteau de cirque où, pendant une semaine, nous donnerons chaque soir, Hélène, moi et nos musiciens un spectacle dont la 1ère partie est consacrée aux « Amours Jaunes » de Tristan Corbière. Aurèle est déjà là et rencontre ses premières émotions de scène. A cette occasion un cd live « Ile de Ville » est enregistré. Ainsi va s’imprimer notre premier témoignage de cette relation que nous avons entamée depuis quelques années avec le poète de Roscoff.
De plus notre ami Jean-Luc Pellerin, architecte et peintre de très grand talent va réaliser à l’occasion de cet évènement, pour l’Association « Ile de Ville », un « portrait chinois » de Tristan Corbière.
 
Qu’est-ce qu’un “portrait chinois” ?
Un portrait chinois, c’est faire le tour d’une personne ou d’un couple, à partir de tableaux ou d’une œuvre complète d’un peintre, connus ou peu connus; comme le jeu: si c’était Picasso, Léger, Ingre, etc....?
C’est ainsi que Jean-Luc Pellerin s’est offert le plaisir d’interpréter  certains de ses amis ou couples d’amis célébrant ainsi l’affection qu’il leur portait.
A une exception près, cependant:
C’est dans le cadre des projets de l’Association “Ile de Ville” et à l’occasion du spectacle: “A la mémoire de Zulma” présenté en 1991 par le groupe d’Hélène et Jean-François, que Jean-Luc Pellerin a réalisé en sérigraphie un portrait chinois consacré à Tristan Corbière en choisissant certaines œuvres de peintres contemporains célèbres.
Au-delà de sa très grande admiration pour ce “poète maudit”, il est possible de jeter un autre regard sur cette œuvre particulière: L’interprétation de Tristan Corbière par Jean-Luc Pellerin n’est-elle pas tout simplement son propre autoportrait chinois?

Puis c’est en 1992 que nous entreprenons l’aventure de notre première « Descente de Loire en chanson » Nous ne savions pas alors que celle-ci durerait presque vingt ans. Chaque année, nous inventions des créations nouvelles et différentes plongées dans la poésie, la musique et les chansons.
C’est ainsi qu’en 2006 un « retour » à nos « amours jaunes » fut programmé. Aurèle avait grandi depuis le petit chapiteau du port et son talent avait suivi. Nous avons invité Etienne Boisdron, notre accordéoniste et Christophe Piot, batteur percussionniste à se joindre à nous. Pour que l’aventure soit totale nous avons convoqué le plus beau complice qu’il nous était possible d’accueillir : Bernard Meulien qui, en tant que comédien, portait haut et beau le personnage et la poésie de Tristan Corbière depuis de nombreuse années.
Profitant d’une riche et belle documentation concernant la vie et l’œuvre, courtes toutes les deux, de Corbière, nous avons proposé à chaque Commune d’accueil de disposer d’une exposition, devinant combien ce grand poète Breton pouvait être ignoré par les populations riveraines de notre circuit ligérien.
A cette occasion, Hélène, Jean-François, Aurèle, Etienne et Christophe ont réussi à enregistrer un cd des poèmes du spectacle mis en musique pour le proposer au public au cours de l’aventure.
C’est de ce cd qu’est extrait le poème « Epitaphe » mis en musique par Lino Léonardi, chanté par Aurèle et accompagné ici par l’unique crissement métallique de Christophe Piot.
 
Enregistrement live réalisé en 1992
 
Enregistrement studio réalisé en 2006
+
lien You Tube vers "Epitaphe"

 

 

vendredi 4 mars 2016

 
 
Voilà!
C'était la 17ème Descente de Loire en chanson. Un pur bonheur ! D'abord durant les quelques mois qui ont précédé l'aventure, consacrés aux répétitions à la péniche. Jean-Claude qui avait un mal fou à se libérer de sa boucherie - charcuterie pour "apprendre des chansons bretonnes" de Patrick et venir de son lointain Béarn, Bernard Meulien et Patrick Ewen qui n'avaient jamais chanté en Béarnais, Hélène et moi qui passions nos heures à "passer" le sel à tout ce beau monde-là. Et puis du 28 mai au 8 juin, toute cette aventure sur la Loire, chacun braillant ou susurrant ses chansons, ses histoires ou celles des autres convives de notre joyeuse tablée flottante. Ce qu'on ne voit pas sur l'affiche, car il n'était pas encore arrivé, c'est le magnifique jambon fourni par la Boucherie-Charcuterie Coudouy qui dura toute la tournée même après en avoir offert quelques tranches à notre cher public.  



mardi 1 mars 2016


UMBERTO ECO ET JEAN-CLAUDE COUDOUY
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Umberto Eco nous a quittés il y a quelques jours. Un superbe film diffusé hier sur Arte lui était consacré.
Jean-Claude Coudouy, personnalité de la Culture Béarnaise, conteur, chanteur, homme de scène et « accessoirement » (c’est-à-dire 24 heures sur 24 !) boucher-charcutier dans sa vallée d’Ossau, était un de nos grands amis depuis 45 ans. Il nous a quittés il y a quelques mois.
Umberto et Jean-Claude étaient ensemble au milieu de nous, hier soir et voilà pourquoi :
 
Umberto Eco dans son livre "Sei passeggiate nei boschi narrativi" « Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs » (2005) a découvert une petite distraction "toponymique" dans « Les trois mousquetaires » d’Alexandre Dumas.
Tous les mousquetaires vivaient dans le périmètre du quartier Saint-Sulpice (ou plus généralement "Faubourg St Germain", qui englobe ce quartier). La paroisse Saint-Sulpice était la paroisse des mousquetaires du roi.
Dans le roman d’Alexandre Dumas, D’Artagnan vivait «Rue Servandoni » qui, en réalité ne fut appelée ainsi qu’en 1806; Cette rue existait depuis 1425. Elle devint la rue du Fer à cheval en 1600 et rue des Fossoyeurs en 1620.
Jean-Nicolas Servandoni (1695 – 1766) est l’architecte du portail de l’église Saint- Sulpice. Il est né postérieurement à la période relative à l’histoire des trois Mousquetaires  qu’Alexandre Dumas fait commencer en 1625 donc à une époque où la rue Servandoni n’existait pas.
Dumas commença à publier les 3 mousquetaires en feuilletons, dans un journal parisien "le Siècle", en 1844, et ceci à destination d'un public plutôt populaire et parisien, et qui donc savait où se trouvait la rue Servandoni (mais pas forcément la rue des fossoyeurs) et pouvait donc "imaginer" et suivre les péripéties de D’Artagnan au travers d'une "géographie" de rues et de lieux qui leur soit familière car contemporaine.
C'est une bien modeste "liberté" que Dumas s'est permise là... 

Jean-Claude Coudouy, superbe conteur tant par son écriture que par sa joviale présence, présentait parmi les nombreuses histoires qu’il avait su inventer ou réécrire un « morceau de choix » comme le boucher qu’il était aurait pu dire.
Il s’agit de son fameux « Hilh de pute » qui, entre autre, lui permettait de décliner de multiples façons d’exprimer suivant les humeurs et les circonstances ce célèbre juron béarnais.
Parmi ces « circonstances » au cours de son histoire, il mettait en scène deux compagnons d’infortune, prisonniers des Allemands. L’un est plutôt pessimiste et l’autre,  malgré les circonstances voit les choses par le bon bout de la lorgnette.
Un jour arrive un colis destiné à l’un des deux. Il s’agit de victuailles envoyées du Béarn et que ce dernier détaille devant les yeux réjouis de ses amis prisonniers.
En particulier, se présente une bouteille de « Jurançon » A ce moment-là Jean-Claude regardait l’étiquette de la bouteille et avec un « Hilh de pute » admiratif déclarait : « 1947 !»
J’ai entendu cent fois cette histoire et à chaque fois, en pleine guerre 39 – 45, le Jurançon datait de 1947 ! Pendant très longtemps je n’ai pas voulu en faire la remarque à Jean-Claude et son public ne semblait pas dérangé par cette « distraction » suivant l’expression d’Umberto Eco à propos d’Alexandre Dumas.
Etait-ce, de la part de Jean-Claude, volontaire ou involontaire ?
Comme le public d’Alexandre Dumas savait où se trouvait la rue Servandoni mais pas forcément la rue des fossoyeurs, le public de Jean-Claude Coudouy savait la réputation des vins blancs de 1947 et en particulier des Jurançons et pas forcément celle des années précédant la Guerre (Les récoltes de 1935, 36, 37, 38 ? ne sont pas restées, semble-t-il, dans les mémoires)

Voilà ! Voilà pourquoi la jovialité d’Umberto Eco et celle de Jean-Claude Coudouy se sont retrouvées hier soir chez nous. Ils sont tous les deux là-haut, sans doute dans le quartier des raconteurs d’histoires qui se situe approximativement entre la rue  Servandoni à Paris et la rue du Bourguet à Laruns. Là-haut, Alexandre Dumas les y attendait depuis quelques années déjà.

 

vendredi 26 février 2016

 
Et un p'tit cirque de fin d'semaine ! un ! 
 

« LE CIRQUE DE BOIS »

Paroles et musique Jean-François Salmon 


Le cirque de bois s’en va
Sur son radeau
Sur son grand bateau plat
Le petit chapiteau d’eau
S’en va là-bas
Coucher les animaux
 
Les danseuses vont rêver
Près de l’eau noire
En tenant leur cerceau
Elles regardent dériver
Un bout de Loire
Où passe leur berceau
 
Un cuivre de musicien
Vole un reflet
De la lune argentée
On fredonne un air ancien
Comme un couplet
Qui nous avait quitté
 
Le cirque de bois s’en va
Sur son radeau
Sur son grand bateau plat
Le petit chapiteau d’eau
S’en va là-bas
Coucher les animaux
 
Des ballons roulent encore
Avec le vent
Qui caresse la rive
Les cirques n’ont pas de port
Ils vont souvent
Au gré de leur dérive
 
On attend que le silence
Prenne la place
Des lumières endormies
Dans un dernier pas de danse
Des rires s’effacent
Le spectacle est fini
 
Le cirque de bois s’en va
Sur son radeau
Sur son grand bateau plat
Le petit chapiteau d’eau
S’en va là-bas
Coucher les animaux 
 
Le cirque de bois s’en va
Sur son radeau
Sur son grand bateau plat
En suivant le fil de l’eau
Un peu plus bas
Retrouvez-le bientôt


mercredi 24 février 2016


 
 

   Eh bien, en voilà encore une qui vient de rejoindre le monde de You Tube. Nous en sommes particulièrement heureux parce qu'il s'agit d'un beau poème de Paul Fort extrait de ses "Ballades Nantaises".
   Il nous a suffit de remplacer "Germaine", la compagne du poète, par "Hélène" pour nous "approprier complètement ces vers. Ils nous vont bien.
   Jean-Paul Charaux qui fut longtemps notre contrebassiste nous a  gratifié de deux ou trois "perles" musicales dont la mise en musique de cette "Promenade nocturne le long du port.
   Merci à Paul Fort, merci à Jean-Paul et merci à Frédéric Renaudin pour ce nouvel arrangement de la musique pour piano seul, extrait de notre dernier album: "A Nantes" sorti en 2012
   Enfin, bonheur de bonheur et jolie cerise sur ce "gâteau nantais" mis en vidéo: c'est notre adorable petite-fille Lola qui nous a suivi un soir dans Nantes pour prendre ces photos et répondre si bien à notre attente pour illustrer cette chanson.

                         PROMENADE NOCTURNE LE LONG DU PORT
                            Paul Fort
 
Malgré nos baisers sobres,
Malgré le vent d’octobre,
Et sur les quais ces roides
Pans bleus de lune froide, 

Malgré nos pas peureux
Evitant les cordées,
Malgré l’air souffreteux
Des maisons reflétées, 

Par cette nuit charmante,
D’une Loire sans voiles,
Où la ville de Nantes
Roulait dans les étoiles 

Germaine (Hélène), ô mon amour,
Souvenons-nous toujours,
Malgré ce qui nous reste
D’une pauvre tendresse, 

Le peu de battements
De notre cœur aimant,
Aimant à en mourir !
Gardons le souvenir, 

Par cette nuit charmante,
D’une Loire sans voiles,
Où la ville de Nantes
Roulait dans les étoiles

dimanche 21 février 2016


LE BONHEUR
 
Le bonheur ? Ah! La bonne heure!
Enfin une vraie question et je vous remercie de ma la poser.
Et ce n’est pas trop tôt !
D’ailleurs, trop tôt c’est de très bonne heure et je ne réponds pas aux questions avant mon réveil qui se situe toujours à  l’heure dite.
Mais si ma façon d’aborder le sujet n’a pas l’heur de vous plaire, permettez moi, à propos d’heure dite, de vous narrer l’anecdote suivante :
Il m’est arrivé, récemment, de demander l’heure à un passant, ayant trop souvent l’habitude de l’oublier.
-          Le bon ou le mal ?  me dit-il
-          Quoi, le bon ou le mal ?
-          Ben oui, le bon heur ou le mal heur ?
-          … ?
-          Ma question n’a pas l’heur de vous satisfaire. Avouez que le bon heur et le mal heur, ce n’est pas la même chose, tout de même! Alors lequel voulez-vous ?
-          Heu…je ne sais pas vraiment. Le bon heur doit être, si je vous comprends bien, l’heur exact, tandis que le mal heur doit retarder ou avancer ? En ce cas je préfère le bon heur.
-          Ah ! vous êtes bien tous pareils ! Ce doit être une question de mode ! Chaque fois qu’on me demande l’heur dans la rue, les gens choisissent toujours le bon et je me retrouve régulièrement avec mon mal heur sur les bras. Mais, permettez-moi d’insister car le mal heur, en quantité raisonnable, ne manque pas de charme, vous devriez essayer.
-          Je vous remercie, mais c’est le bon heur que je vous ai demandé et si vous insistez pour me refourguer l’autre, je vais finir par ne plus être à l’heure à mon prochain rendez-vous !
-          En ce cas, je m’incline. Topez là, Monsieur !
-          Comment ça, topez là ?
-          Topez là, vous dis-je, et au quatrième top, il sera exactement le bon heur.
En quittant ce drôle d’ange, je sentais que l’heure présente valait tous les bonheurs de la terre, à ceci près que « la bonne heure » au féminin semblait me procurait plus d’émotion que « Le bonheur » au masculin.
Ce que je pressentais depuis longtemps devint une évidence alors : Quitte à aimer les mots, j’avais une (peu) sérieuse tendance à préférer les féminins aux masculins, surtout quand les féminins sont au pluriel et les masculins au singulier.
Ainsi le mot « bonheur » exprimait-il pour moi une lourdeur morale et institutionnelle à laquelle je préférais la légèreté frivole des mots « joies, tendresses, folies, liesses, exaltations, et, bien sûr, amours, surtout quand elles sont belles»
Je décidai alors de n’employer dorénavant dans mes prochains écrits que des mots féminins, si possible au pluriel, et de m’habituer progressivement à leur usage exclusif dans mes futures conversations.
C’est dans ces conditions que je me présentai au fameux rendez-vous que mon éditeur, ironie du sort, avait sollicité pour entériner les dernières corrections du manuscrit d’un petit ouvrage sur « Le bonheur » que celui-ci m’avait commandé quelques mois auparavant.
Telle ne fut pas sa surprise quand je lui annonçai que je souhaitais changer la couverture et ainsi remplacer « Au bonheur du jour » par « Aux belles heures de  nuit »
Il devint extrêmement perplexe  quand je lui demandai également de bien vouloir me laisser reprendre et corriger mon écriture afin de supprimer toutes les expressions masculines et les remplacer par des féminines.
-          Mais c’est un changement complet de votre ouvrage !
-          Vous voulez dire : quelques modifications sensibles de ma narration ?
-          Si vous voulez ! mais vous allez peut-être en changer le sens ?
-          Disons plutôt, l’enrichir de nouvelles sensations, sensibilité, sensualités et toutes ces sortes de choses qui, je vous l’assure, changent la vie.
-          C’est très gentil tout ça, mais ces corrections vont vous prendre combien de jours ?
-          Vous voulez dire combien de nuits ? car c’est au cours de celles-ci que tout devient simplement et miraculeusement féminin. Rassurez vous, une seule et belle nuit me suffira. Vous aurez mes feuilles manuscrites corrigées dès l’ouverture de votre Maison, à la première heure.
-          Ah la bonne heure !
-          Vous voyez, vous aussi, vous ne parlez déjà plus de bonheur, ce mot que nous allons rayer définitivement, vous et moi, de nos conversations futures.
-          Et bien, bonne nuit.
-          Bonne nuit, ma chère amie.